De « l’idéologie de la peur » aux dangers de l’inaction. Entretien avec le sociologue Gérald Bronner

inaction

Peur du progrès technologique, peur de ce que l’on mange ou peur de ce que l’on respire. Ces types de craintes bourgeonnent un peu partout dans un climat généralisé de suspicion. Notre société est devenue si hypocondriaque qu’elle court à sa perte. Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot, spécialiste des croyances collectives, décrypte dans son dernier ouvrage « l’idéologie de la peur ». 

Gérald Bronner
Gérald Bronner

L’astrophysicien américain Stephen Hawking a déclaré récemment que « l’intelligence artificielle pourrait mettre fin à la race humaine ». Comment analysez-vous son point de vue ?

Gérald Bronner :

Les craintes relatives à l’intelligence artificielle constituent une illustration des peurs que nous avons en général de nos activités technologiques. C’est une crainte qui s’est d’abord incarnée dans la science-fiction et dans certains films comme Terminator. C’est le « syndrome de Frankenstein » : nos productions technologiques nous échappent et se retournent contre nous. Stephen Hawking a beaucoup d’imagination. Il aime explorer les chemins de nos imaginaires, pour le pire et le meilleur. Je ne prends pas ça très au sérieux.

Dans votre essai, vous expliquez que l’idéologie de la peur se diffuse à travers une idée : l’Homme est un apprenti-sorcier qui provoque sa propre chute. Comment cela s’illustre-t-il aujourd’hui ?

G.B. : Je ne doute pas que l’Homme peut provoquer sa propre destruction par sa propre technologie, c’est tout à fait possible. En revanche, ce que je regrette, c’est que cette possibilité est devenue une véritable obsession idéologique. Cela est dangereux pour notre avenir. C’est une idéologie dans la mesure où cela nous raconte une histoire complète, avec une fin des temps qui condamne l’Homme. Il y a une représentation morale des choses, « l’Homme est mauvais ». C’est une idéologie anthropophobe, fondée à la fois sur une peur et une détestation de l’Homme. Le Mal vient de l’Homme et de son activité technologique. Cette idéologie tire ses racines de philosophes très reconnus, comme Hans Jonas. Ce dernier a développé l’idée selon laquelle nos actions peuvent avoir des conséquences apocalyptiques et qu’elles représentent surtout un risque pour la sauvegarde des générations futures.

C’est la maxime « En cas de doutes, envisage le pire »….

G.B : Oui, il s’agit d’intimider le présent par les perspectives du futur. Cette philosophie peut être utile. Mais dans certains cas, elle est aussi très dangereuse. On prend en compte le fait qu’il peut y avoir des conséquences désastreuses dans certaines de nos actions. Mais on oublie que cela risque d’être tout aussi désastreux en cas d’inactions !

Votre ouvrage fait directement référence au roman et au film « La Planètes des singes ». Aujourd’hui, le cinéma est-il le principal vecteur de cette idéologie de la peur ?

G.B. : Pas seulement, c’est un des vecteurs. Aujourd’hui c’est surtout internet et la dérégulation du marché de l’information. A chaque fois qu’il y a eu des nouvelles technologies, il y a eu des craintes. Auparavant, ces craintes étaient confinées dans des espaces de radicalités et ne pouvaient pas essaimer dans l’espace public. Aujourd’hui, cela a totalement changé. Prenez le cas des vaccins par exemple. Les argumentations anti-vaccins ont toujours existé, mais pendant des dizaines d’années, personne n’en était au courant. Elles restaient confinées dans des fanzines, dans des groupuscules religieux, etc. . Et aujourd’hui en France, il y a une vraie percée de la méfiance vis-à-vis des vaccins. On a des sondages qui le montrent. Au début des années 2000, 9% des Français se méfiaient des vaccins. Aujourd’hui, on est à presque 40 % ! Ce sont des chiffres très inquiétants, car cela a un impact sur la santé publique. Tout cela est concomitant avec la dérégulation du marché de l’information dans les années 2000.

Dessin trouvé sur un site anti-vaccin
Dessin trouvé sur un site anti-vaccin

Le temps de la science, c’est-à-dire le temps long, n’est pas compatible, selon vous, avec le temps de l’information. Et le développement d’internet a amplifié le phénomène.

G.B. : Cette dérégulation de l’information permet de lancer toutes formes d’alertes. Certaines sont fondées, mais dans le tas beaucoup ne le sont pas. Si nos cerveaux s’intéressent à ces informations inquiétantes, elles vont se diffuser dans notre espace social comme une traînée de poudre. Mais la Science va mettre des mois, voir des années à défaire ces suspicions, (ou peut-être même à les confirmer) . Mais le mal sera fait. L’information ne sera pas traitée ou alors on ira pas la chercher. On restera avec le sentiment de « ça, c’est dangereux! » ou alors «  ça, c’est cancérigène !». Peu à peu, on aboutit à un embouteillage des craintes et on a l’impression que tout est dangereux dans notre environnement : l’air qu’on respire, ce qu’on mange, ce qu’on boit, etc. Cette idéologie de la peur est très nuisible à l’atmosphère démocratique.

Derrières ces méfiances, on retrouve souvent l’idée d’une conspiration. Les minorités étaient autrefois soupçonnées de fomenter ces complots. Tandis qu’aujourd’hui, ce sont les dominants, les puissants, comme les États-Unis ou les scientifiques qui sont montrés du doigt …

G.B. : Cet imaginaire du complot est un autre signe tangible de cette anthropophobie. Avant, les complots prenaient pour prétexte les Gitans, les Juifs, etc. Aujourd’hui, globalement, le cœur du complot ce sont les États-Unis, les sociétés secrètes mondiales et bien évidemment le monde scientifique. C’est un signe de détestation de soi-même.

D’après les recherches scientifiques, dans un milliard d’années, nous assisterons à la disparition de la Terre, à cause d’une apocalypse solaire. Et dans la perspective d’échapper à cette fatalité, vous expliquez que nous sommes condamnés à l’innovation technologique …

G.B. : Si l’on se projette dans des temps très longs, quoi qu’on fasse, la Terre disparaîtra en raison de l’activité solaire ! On y peut rien, il y a des cycles dans les étoiles et à un moment, toute l’eau va s’évaporer. Si comme Hans Jonas, on pense que l’essentiel, c’est la survie du vivant, la seule façon d’envisager l’avenir c’est la riposte technologique ( à moins que l’on soit sauvé par des extra-terrestres, mais je ne compte pas trop la dessus !). Et si on prend l’idéologie de la peur au sérieux jusqu’au bout, elle nous conduit nous pas à une apocalypse possible, mais à une apocalypse certaine.

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Une réflexion au sujet de « De « l’idéologie de la peur » aux dangers de l’inaction. Entretien avec le sociologue Gérald Bronner »

  1. « On ira pas » -> on n’ira pas.
    Gérald Bronner est convaincu par l’innocuité des OGM, alors que ce n’est pas encore démontré.
    Il s’agit donc d’une croyance irrationnelle. Pourtant, il qualifie de croyants ceux qui ne partagent pas ses certitudes.
    Ses analyses sont intéressantes mais il devrait penser à se les appliquer à lui-même.
    Voici un article publié sur Le Monde : fabrice-nicolino.com/index.php/?p=1803

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